| I | 1 2 3 4 |
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux Et planait librement à l'entour des cordages ; Le navire roulait sous un ciel sans nuages, Comme un ange enivré d'un soleil radieux. | |
| II | 5 6 7 8 |
Quelle est cette île triste et noire ? - C'est Cythère, Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons, Eldorado banal de tous les vieux garçons. Regardez, après tout, c'est une pauvre terre. | |
| III | 9 10 11 12 |
- Île des doux secrets et des fêtes du cœur ! De l'antique Vénus le superbe fantôme Au-dessus de tes mers plane comme un arome, Et charge les esprits d'amour et de langeur. | |
| IV | 13 14 15 16 |
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses, Vénerée à jamais par toute nation, Où les soupirs des cœurs en adoration Roulent comme l'encens sur un jardin de roses | |
| V | 17 18 19 20 |
Ou le roucoulement éternel d'un ramier ! - Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres, Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. J'entrevoyais pourtant un objet singulier ! | |
| VI | 21 22 23 24 |
Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères, Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs, Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs, Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ; | |
| VII | 25 26 27 28 |
Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches, Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches, Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès. | |
| VIII | 29 30 31 32 |
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr, Chacun plantant, comme un outil, son bec impur Dans tous les coins saignants de cette pourriture ; | |
| IX | 33 34 35 36 |
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses, Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices, L'avaient à coups de bec absolument châtré. | |
| X | 37 38 39 40 |
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes, Le museau relevé, tournoyait et rôdait ; Une plus grande bête au milieu s'agitait Comme un exécuteur entouré de ses aides. | |
| XI | 41 42 43 44 |
Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau, Silencieusement tu souffrais ces insultes En expiation de tes infâmes cultes Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau. | |
| XII | 45 46 47 48 |
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes ! Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants, Comme un vomissement, remonter vers mes dents Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ; | |
| XIII | 49 50 51 52 |
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher, J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires Des corbeaux lancinants et des panthères noires Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair. | |
| XIV | 53 54 55 56 |
- Le ciel était charmant, la mer était unie ; Pour moi tout était noir et sanglant désormais, Hélas ! et j'avais, comme en un suaire épais, Le cœur enseveli dans cette allégorie. | |
| XV | 57 58 59 60 |
Dans ton île, ô Vénus ! je n'ai trouvé debout Qu'un gibet symbolique où pendit mon image... - Ah! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ! | |
(2e éd. - Paris : Poulet-Malassis et de Broise, 1861;
Gallica)
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